Les traumatismes s’impriment dans le corps qui en conserve l’empreinte émotionnelle. Victimes de viol, inceste, accident, agression, violences familiales ou de guerre, comment le cerveau est-il impacté ? Quelles conséquences sur les vies et les réactions des personnes traumatisées ? Dans Le corps n’oublie rien, le psychiatre Bessel van der Kolk décortique les mécanismes du Syndrome de Stress Post-Traumatique et la mémoire corporelle des émotions à travers les apports des neurosciences. Cerise sur le gâteau : les pistes de guérison.

stress post-traumatique
Le corps n’oublie rien

L’impact du stress post-traumatisme sur le cerveau

A mes patients dont le corps n’a rien oublié
et qui m’ont tout appris.

J’aurais pu écrire cette phrase. Elle est celle de l’auteur. Lors de mes séances de massage, je rapporte régulièrement ce que vos corps sous mes mains dévoilent de vos histoires. Peu à peu j’ai découvert grâce à vous cette réalité :

le corps n’oublie (décidément) rien.


Le corps-mémoire, bibliothèque émotionnelle

En séance de massage, ma lecture ne se base cependant pas sur l’anamnèse : elle a lieu à travers mes ressentis qui mettent en mots ceux que vous ne dites pas. Mon propre corps ressent le vôtre, parfois avec des images, des sons (Mon école sorcière en raconte la découverte). Mes mains lisent votre cartographie, mêlant quelques connaissances sur la symbolique des maladies et du corps et ce qui me traverse d’émotions et de phrases, et que je vous transmet.

mémoire du corps

Bessel van der Kolk se base quant à lui sur les neurosciences et l’étude approfondie du cerveau, à travers sa pratique clinique en psychiatrie.

Ainsi, les traumatismes s’impriment dans le corps, et leur présence émotionnellement active détermine des comportements, des souffrances, des réactions.

Le cerveau et la mémoire du traumatisme en neurosciences

Avec la neuro-imagerie, on a pu mettre le nez dans le moteur – ce qui a transformé notre compréhension du traumatisme.

Que se passe-t-il lorsque lors de cauchemars ou de flash-back, ou quand un événement appuie sur le « bouton rouge » qui réactive le trauma ? L’imagerie du cerveau montre au scanner des spécificités dans l’activation ou l’inhibition des zones cérébrales.

Le stress post-traumatique à la loupe des techniques médicales :

stress post-traumatique en imagerie du cerveau

Le traumatisme, un éternel présent

Un présent, mais pas un cadeau : le cerveau traumatisé n’a pas archivé sa douleur.

Lorsque les traumatisés sont confrontés à une chose qui leur rappelle leur passé, leur hémisphère droit réagit comme si l’événement tragique avait lieu dans le présent. Mais comme leur hémisphère gauche est défaillant, ils ne se rendent pas très bien compte qu’ils sont en train de revivre et de rejouer leur passé : ils sont juste furieux, terrifiés, honteux ou figés.

Ainsi, le système d’alarme du corps s’emballe. Ceci entraîne une cascade de réactions physiologiques et hormonales de stress, comme si la menace d’origine se représentait.


Le stress post-traumatique : une vie en mode survie

« Etre traumatisé, c’est continuer à organiser sa vie comme si le traumatisme était toujours là, inchangé et immuable : chaque nouvelle rencontre, tout nouvel événement, est contaminé par le passé. »

Le stress est en définitive une réaction normale et temporaire à une menace. Mais alors, pourquoi certaines personnes restent-elles dans cet état d’alerte lorsque la menace n’existe plus ?

Quand l’état de choc ne se dissipe pas

L’action efficace, fuit de la réponse de lutte ou de fuite, dissipe la menace. L’immobilisation maintient le corps dans un état de choc inévitable et dans l’impuissance apprise.

Ainsi, Bessel van der Kolk détaille dans Le corps n’oublie rien comment un traumatisme perdure en SSPT (Syndrome de Stress Post-Traumatique), au lieu de se dissoudre. Si l’on a pas pu bouger ou agir pour se protéger, si l’on est resté impuissant face à une situation, celle-ci s’imprime et perdure. On parle d’impuissance apprise.

Ce livre expose en détail les mécanismes du cerveau face à ce qui est perçu comme un danger. Je ne vais pas ici les exposer, les présenter succinctement serait en effet en réduire le sens. Sachez que vous y trouverez de nombreux exemples issus de son expérience clinique, étayés par les neurosciences.

Le stress post-traumatique, un jour sans fin

Tant que le traumatisme n’est pas résolu, les hormones du stress que le corps sécrète pour se protéger continuent à circuler, et la personne ne cesse de rejouer les gestes défensifs et les réponses émotionnelles.

Au menu : dissociation, émotions intenses et non contrôlées, crises de colère ou fuite, réactions irrationnelles, etc… Le cerveau s’emballe et plonge dans une tempête émotionnelle directement branchée sur le passé. Les drames se rejouent même lors de situations qui semblent anodines et entravent les relations. Comportements explosifs pour certains, absence à soi-même pour d’autres, plusieurs facettes d’une même souffrance.

L’effondrement comme seule réponse

Une menace à notre sécurité qui ne trouve pas apaisement ou empathie emballe le système nerveux : lutte, ou fuite. Si aucune n’est possible, c’est l’effondrement. Le livre décrit avec précision le rôle du cerveau reptilien, et du système vagal dorsal, dans cet état d’effondrement.

C’est celui qui s’enclenche le plus souvent quand on est physiquement bloqué, ou cloué au sol, par un agresseur par exemple, ou quand un enfant ne peut échapper à un parent terrifiant.

Le stress post-traumatique : « Une carte du monde déchirée »

Quand on a pas un schéma interne secure, on a du mal à distinguer la sécurité du danger.

L’état de stress chronique peut conduire à une habituation à de forts taux de cortisol. La conséquence peut être un engourdissement de la souffrance. Et, ensuite, des difficultés à savoir bien s’entourer ou se protéger. Les notions d’attachement secure et les relations parents-enfant sont également évoquées. Une base insecure ou maltraitante met à mal l’accordage relationnel et la sécurité intérieure.

L’auteur souligne pourquoi les traumatismes liés aux relations sont plus difficiles à résoudre que ceux liés à des événements de type accident ou catastrophe : car la protection qui permet la réparation et devrait être assurée par l’entourage et l’équilibre relationnel est justement défaillante.

Si le contact humain et l’écoute sont la source de l’autorégulation physiologique, dans bien des cas, la promesse de l’intimité crée une peur d’être blessé, trahi et abandonné. La honte pousse, qui plus est, à raisonner ainsi : « Dès que tu me connaîtras vraiment, que tu auras découvert comme je suis malsain, tu m’abandonneras. »

La mémoire traumatique

Dans le cas des chocs traumatiques, le système disjoncte et peut conduire à l’amnésie. La mémoire traumatique est différente de la mémoire ordinaire des faits. Clivage, dissociation et amnésie traumatique permettent au traumatisé de tenir la violence des faits à distance. Pourtant, les conséquences restent là : « Les traumatisés se souviennent trop et trop peu ».

Ce sont les insultes et les blessures qui marquent le plus notre mémoire : l’adrénaline que l’on sécrète pour se défendre contre les menaces nous aide à graver ces incidents dans notre esprit. (…) Plus on sécrète d’adrénaline, plus ce souvenir sera précis.

Mais alors, où se trouve la porte de sortie ?

le corps n'oublie rien

Retour vers le présent

Pour que notre organisme se calme, guérisse et s’épanouisse, il nous faut un sentiment viscéral de sécurité. (…) Après le traumatisme, on appréhende le monde avec un autre système nerveux, qui a une perception altérée de la sécurité et du risque.

L’écoute de l’autre : être enfin entendu(e)

« La résilience s’origine (…) dans le sentiment d’être compris et d’exister dans l’âme et le cœur d’un autre affectueux, à l’écoute et maître de lui. »

Cette écoute est une forme d’amour, un don d’accueil qui complète l’écoute que la personne en stress post-traumatique peut développer de son corps, pour l’habiter à nouveau.

Se sentir en sécurité

Expérimenter cette relation de sécurité avec d’autres êtres est une autre clé pour reconquérir le présent. Cela peut passer par l’entourage proche :

La sécurité et la terreur sont incompatibles. Quand on est terrifié, rien ne calme davantage que la voix rassurante ou l’étreinte d’un proche. Les adultes effrayés répondent aux mêmes modes de réconfort que les enfants terrifiés : ils doivent être enlacés et bercés, sentir qu’une personne plus forte prend les choses en main et qu’ils peuvent s’endormir tranquillement. Pour pouvoir se remettre, l’esprit, le cerveau et le corps doivent être convaincus qu’ils peuvent lâcher prise. Ils ne se laissent aller que s’ils se sentent viscéralement protégés et peuvent associer ce sentiment de sécurité à des souvenirs de situations d’impuissance.

Les thérapies verbales

Même si elles ont leurs vertus, les thérapies basées sur la parole semblent ne pas être corrélées avec la résolution du traumatisme : comprendre, raconter, mettre des mots, ne suffit pas à faire disparaître cauchemars et flash back, sensations corporelles et désordres physiques et psychiques. Trouver un thérapeute avec lequel la personne se sent en sécurité, alors que c’est sa principale difficulté, est pourtant essentiel.

Revivre un traumatisme ne peut être bénéfique que si l’on est pas submergé par lui.

L’accès au cerveau émotionnel

Le corps n’oublie rien, mais il existe des voies pour délivrer le corps, l’esprit et le cerveau du poids du traumatisme. Le système d’alerte lié à la menace du traumatisme a été altéré, défaillant. Le réparer passe par l’accès au cerveau émotionnel. « La seule manière d’accéder au cerveau émotionnel passe par la conscience de soi, c’est à dire par l’activation du cortex préfrontal médian, la zone du cerveau qui remarque ce qui se passe en soi et permet de ressentir ses émotions« .

Ceci est la définition de l’intéroception, regarder à l’intérieur.

L’intéroception : la conscience du corps

Bessel van der Kolk décrit le sentiment de conscience de soi et de son corps et l’altération de ceux-ci dans le SSPT. Se réapproprier sa vie passe donc par le ressenti et l’observation de ce qui se passe en soi. La méditation de pleine conscience, l’écoute de nos sensations internes, la prise en compte des signaux somatiques du corps pour :

interoception : bénéfices dans le cadre d'un syndrome de stress post-traumatique

In fine, reprendre contact avec son corps, se reconnecter à soi pour se reconnecter aux autres.

Les thérapies corporelles

Les portes de sortie du stress post-traumatique évoquées dans Le corps n’oublie rien insistent sur l’importance du corps dans la thérapie. L’auteur suggère la respiration profonde, le massage, le tapotements de points d’acupression, les méthodes basée sur le mouvement, le yoga. La respiration consciente, les arts martiaux comme l’aïkido ou le jujitsu, sont autant de voies naturelles d’autoguérison et de régulation.

Ces activités sont des portes d’accès au moment présent.

La conscience de soi est au cœur de la guérison. (…) La conscience du corps nous met en contact avec notre monde intérieur. (…) La pleine conscience, elle, aide à toucher la nature transitoire des émotions et des perceptions.

Passer à l’action pour conjurer l’impuissance

L’impact du traumatisme est moindre sur le cerveau quand la personne a pu réagir face à la menace. L’impuissance apprise fige le trauma. A contrario la possibilité de lutte ou de fuite est une réponse naturellement adaptée face au danger.

L’immobilisation et l’impuissance empêchent d’utiliser ses hormones du stress pour se défendre. (…) Pour revenir à un fonctionnement normal, cette urgence persistante doit prendre fin.

Ainsi, les thérapies corporelles ont une place de choix dans la libération de l’état de stress post-traumatique. Privilégier dans un premier temps l’accès aux sensations corporelles plutôt qu’à l’histoire verbalement décrite : une sorte de désensibilisation progressive. L’action empêchée lors du traumatisme se libère à travers le mouvement et l’action, autant que par l’accès aux sensations.

En conclusion, l’auteur recommande les cours d’autodéfense, les thérapies basées sur l’amplification et la maîtrise du mouvement. Cela permet de reprendre la maîtrise de soi et de rétablir la possibilité d’action et de défense entravée lors du trauma.

La pleine conscience ou la conscience de soi

Elle est utilisée comme outil de réappropriation de soi. Ainsi s’opère un retour au calme du système nerveux sympathique responsable des réactions de lutte ou de fuite.

Apprendre à garder son esprit éveillé tout en laissant son corps éprouver les sensations qu’elle avait fini par redouter lui a lentement permis de prendre du recul pour observer ce qu’elle vivait, au lieu de se laisser submerger par les émotions. (…) A mesure qu’elle s’appropriait ses sensations physiques, elle a aussi commencé à voir la différence entre le passé et le présent.

La dissociation, fréquente dans les traumatismes, reprend peu à peu place dans le passé. S’ouvrir à l’expérience intérieure : respirer, ressentir, écouter ses sensations corporelles.

Autres pistes et thérapies

Le livre aborde également :

  • les recherches menées sur la MDMA,
  • les TCC,
  • les thérapies médicamenteuses,
  • l’écriture et l’écriture automatique
  • l’art, la musique, la danse, le théâtre
  • l’EMDR
  • le Yoga en lien avec les neurosciences
  • oser dire la vérité
  • le neurofeedback
  • etc…

Lien corps-esprit dans la guérison du stress post-traumatique

Voici alors ce qu’écrit Bessen van der Kolk et qui rejoint ce que je racontais de ma pratique du massage (à l’exception près que c’est en moi que surgissent le souvenir et la sensation de l’autre) :

Quand on est plus calme et plus curieux, on peut revenir à cette sensation dans son épaule. Souvent, chose peu étonnante, un souvenir surgit spontanément auquel cette épaule est liée d’une façon quelconque.
S’apercevoir comment son corps enregistre des émotions ou des souvenirs permet de libérer des sensations et des impulsions que l’on a pu bloquer autrement pour survivre.

En définitive, le corps semble bien être un des lieux de mémoire et de libération du traumatisme. Par le retour à la sensation corporelle, le voyage intérieur et le ressenti permettent une réappropriation de soi. Le lien corps-esprit fige la menace dans un état de stress post-traumatique dont le corps, l’esprit et le cerveau ancrent le souvenir. L’intéroception et la conscience de ses sensations corporelles sont une des possibilités de retour au calme intérieur. De multiples voies sont explorées dans ce livre richement documenté d’exemples et de la pratique clinique du psychiatre Bessel van der Bolk. A lire en détail :

Le corps n’oublie rien

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.